Romanzo criminale / Michele Placido

 A l’origine, c’est à peine un roman, plutôt une sorte de gros scénario (assez mal) écrit par un magistrat italien : l’histoire, inspirée de faits réels, d’une bande de jeunes malfrats dans l’Italie des “ années de plomb ”. De ce pavé, Michele Placido, ex-acteur (on se souviendra, entre autres, de sa prestation dans Les Trois Frères de Francesco Rosi en 1980), a tiré un excellent film.
Tout  commence à Rome dans les années soixante-dix. Pourtant, sur les premières images, on reconnaît à peine Rome tant la bande semble décolorée, grisâtre, bien loin de l’éblouissante lumière de la Ville éternelle aux dômes brillants et aux maisons ocre. Les protagonistes sont des jeunes gens affublés d’étranges surnoms : le Froid, le Libanais, Dandy, le Noir, etc. Ils viennent des faubourgs pauvres de la ville et ont tâté très tôt de la délinquance. Dans les années trente, ils seraient issus à coup sûr du Trastevere, ce secteur populaire, au-delà du Tibre, devenu maintenant hyper branché. Et c’est d’ailleurs au pied de la petite basilique Santa Maria in Trastevere – dont le clocher se détache, nimbé d’orange, dans la belle nuit romaine – que va agoniser l’un des héros.
La bande décide d’enlever un homme riche. A cette époque, crapuleux ou pas, les enlèvements sont à la mode en Italie. Il est vrai que le paysage politique est sombre. La démocratie chrétienne a du plomb dans l’aile, et les Brigades rouges occupent l’actualité de façon sanglante.
Et c’est là l’un des atouts majeurs du film. À travers les histoires individuelles de ces jeunes délinquants devenus meurtriers, Placido nous livre un pan de l’histoire italienne avec une rare lucidité. Depuis, on a appris que la mafia, l’Etat et les groupes terroristes eurent, à un moment ou à un autre, partie liée. En introduisant des scènes d’actualité de l’époque (la découverte du corps d’Aldo Moro Via delle Botteghe Oscure ou l’attentat de la gare de Bologne), Placido n’explique pas : il montre juste. Et ces images ont plus de force que toute démonstration didactique.
Autre point fort, la prestation des acteurs principaux (Pierfranco Favino, Claudio Santa Maria, Kim Rossi Stuart, Anna Mougalis, Stefano Accorsi), tous plus doués les uns que les autres, qui réussissent à rendre attachants leurs personnages à la fois primitifs, manipulés et lucides. Et les drames internes qui déchirent ce groupe de jeunes gens ont parfois les accents des tragédies fratricides qui ensanglantèrent l’ancienne Rome. Car c’est un film où Rome est un acteur à part entière : le meurtre du Terrible sur les escaliers de la Piazza di Spagna, les rencontres avec l’inquiétant Carenza sur le Forum, la Madone des Pèlerins du Caravage que contemplent Roberta et le Froid dans la chiesa Sant’Agostino. Et surtout, à plusieurs reprises, le bureau des services secrets (sans doute situé sur le Janicule) et qui ouvre en plan fixe sur la ville avec, dominant les toits et les dômes, l’énorme bloc blanc du palais de Victor-Emmanuel, qui semble écraser Rome.
Servi par une bande-son excellente qui mêle les compositions originales de Paolo Buonvino à un florilège de tubes de seconde zone italo-anglo-saxons, Romanzo Criminale est un vrai grand film qui, vous l’aurez compris, va bien au-delà d’une simple histoire de gangsters. Et je ne partage pas l’avis des critiques qui ont rapproché ce film du Casino de Martin Scorsese. Car là où Scorsese bascule souvent dans le cliché, Placido, lui, fait dans la finesse et la subtilité. La revanche de Cinecitta sur Hollywood.

Voir disponibilité

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s